Un documentaire puis un livre, le monde selon Monsanto, sont sortis en mars. Leur auteur, Marie-Monique Robin, y dresse un portrait à charge contre cette entreprise et les OGM. Les critiques ne l'ont pas épargnée mais en s'en prenant souvent plus au film qu'au livre. Dommage, car entre le texte et les video, y a pas photo.
Beaucoup de critiques ont porté sur le film (celles de l'AFIS ou d'autres à partir d'ici). Normal, c'est plus événementiel, plus court et cela touche plus de personnes qu'un livre. En ayant eu les deux supports sous les yeux, je comprends les agacements contre le documentaire filmé. Mais je constate aussi que le livre coupe l'herbe sous le pieds à pas mal de ces arguments tirés du film (mais pas tous).
Par exemple, les longues séances de googling de l'auteur sont absentes du livre, ce qui rend moins bébête son mode d'enquête.
Surtout, le découpage n'est pas le même. Dans le documentaire, les antécédents de Monsanto sur l'agent orange, les PCB ou l'hormone de croissance servent en quelque sorte pour démonter que "qui a menti une fois, mentira deux fois". Or dans le livre, ces histoires ne sont pas intercalées dans la démonstration contre les OGM mais placées chronologiquement au début (et occupent plus du tiers du livre). Evidemment, elles ne sont pas là par hasard ; elles dressent un portrait à charge de Monsanto. Mais on peut les lire indépendamment du reste et elles ont leur propre morale (cachotteries et mensonges de l'industrie, collusion évaluateurs/évalués, difficulté de lancer des alertes et faire des procès...). Du coup le lecteur est moins pris par la main que le téléspectateur.
L'autre grande différence, presque évidente, est que le propos est plus complet dans le livre que dans le film. Les reproches de sélectivité et de partialité fait à l'auteur à propos de son documentaire sont donc moindre.
Prenons les exemples relevés par L'AFIS pour illustrer ce point (au passage, je trouve un peu léger de ne relever que 5 erreurs (dont deux un peu en dehors de la science) pour conclure que c'est « truffé d'allégations pseudo-scientifiques » et que c'est de la « désinformation »). Je m'attache à pointer les différences entre les deux supports et pas à discuter des arguments eux-même (une lecture du point de vue de l'AFIS est nécessaire pour comprendre...).
Argument 1: l'équivalence en substance.
Là je ne comprends pas le reproche de l'AFIS. L'auteur pointe simplement, mieux dans le livre que dans le film (plus d'exemples notamment), que cette approche est une décision politique et pas scientifique, ce qu'on aurait pu attendre. C'est une révélation forte de l'enquête de Robin.
Argument 2 : la cas Pusztai
Le livre apporte les informations supplémentaires suivantes. Le chef de Pusztai était au courant et content des résultats (avant le passage télé). Il est bien écrit que les patates ne sont pas de Monsanto. Dans le documentaire de la BBC, Pusztai ne mentionne pas ses résultats précis mais ses doutes de chercheur (il n'y a donc pas d'allégations). Il est viré un peu vite (3 jours après la diffusion !). Robin mentionne bien qu'une commission a été sévère contre Pusztai et qu'une autre a été plus gentille (ce que tait l'AFIS). Elle cite aussi les premières attaques idiotes contre lui (il se serait trompé de lectine). Il y a aussi un passage savoureux p200 qui cite un chercheur auditionné par le parlement britannique (!) sur cette question. Celui-ci s'amuse que l'on attaque Pusztai parce qu'il a osé parler de résultats non publiés mais que les évaluateurs des dossiers de mise sur le marché d'OGM prennent leur décision sans accès libre aux données...
Argument 3 :évaluation du soja
L'épisode montre bien la différence entre livre et film. Dans le film on ne retient que les critiques d'un chercheur, Ian Pyrme, sur le soja. Dans le livre, c'est surtout la surprise d'un chercheur devant le peu d'études disponibles et l'impossibilité d'avoir les données brutes qui est mis en avant. L'AFIS s'offusque que quelqu'un ose critiquer un article accepté par des pairs (!). Mais elle a raison de dire que le livre ne cite pas toutes les études que l'AFIS met en référence (sauf qu'une fois encore dans le livre l'épisode n'est pas là pour accuser le soja mais pour pointer des bizarreries dans l'évaluation...).
Argument 4 : le coton Bt
Le livre est bien plus complet. Il est même excellent sur cet épisode car Robin cite des études pro-Bt ! Mais pour mieux les critiquer (et c'est convaincant !). L'auteur dit bien que les suicides existaient avant l'arrivée du Bt ; elle pointe leur accroissement depuis. Je retiens de ce passage la variété des points de vue et surtout l'intérêt d'un journaliste pour les "invisibles" à savoir les pauvres et les paysans. Le dossier apparaît plus complexe que ne l'affirme l'AFIS.
Argument 5 : le maïs mexicain
L'Afis s'offusque que l'auteur omette les critiques contre Chapela. Mais elles sont bien présentes dans le livre et...critiquées comme il se doit. Le livre précise bien que les fameuses fleurs mutantes ne sont pas du maïs mais bien Arabidopsis thaliana. Ensuite ce n'est pas la faute de Robin si des associations « manipulent » les paysans en leur faisant peur en montrant de drôles de photo (comme si les vendeurs de semence ne manipulaient personne...). Quant à l'argument de la stabilité génétique du maïs et la précision de l'insertion du transgène, je le laisse à la responsabilité de l'AFIS ; le livre pointant bien que cette question est loin d'être évidente (d'accord pas sur le maïs mais sur d'autres plantes).
Finalement, je constate d'une part que la plupart des attaques contre le film ne valent pas pour le livre (ou sont affaiblies). D'autre part il se vérifie un effet caché des OGM que j'adore : à chaque étude négative, répondra une étude positive et inversement (évidemment sans présager de la qualité de ces études) ! On peut ainsi reprocher à l'AFIS de ne pas citer d'études défavorables aux OGM (par exemple sur le maïs mexicain ou sur le coton Bt en Inde), comme ils reprochent à Robin de ne pas tout dire...
Je trouve aussi très attristant de voir que les spécialistes des OGM à l'AFIS croient encore que ces plantes n'ont qu'une seule facette, la facette scientifique, et que tout le reste ne compte pas (pratiques agricoles, brevets, coûts/bénéfices, rapports de force économiques et sociaux, vision politique...). Cette naïveté devant l'impact d'une technologie est navrant (et je passe sur l'incroyable maladresse de commencer sa critique par attaquer les travaux antérieurs de l'auteur tout en disant vouloir étudier seulement les faits). On pourrait même parlé d'obscurantisme.
Mine de rien, le livre de Robin montre la complexité du dossier (tout en ne cachant pas, loin de là, qu'elle est contre les OGM). Et à la limite, ce qu'elle révèle sur les conditions de l'évaluation de ces dossiers, sur les pressions contre les chercheurs, sur la dépendance des paysans, sur les cachotteries d'une multinationale, suffit à demander des comptes aux décideurs sur leurs décisions vis à vis des OGM. Sauf à démontrer qu'elle a là commis des erreurs. Si vous en avez trouvé ou lu, ça m'intéresse (il doit y en avoir).
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La supériorité du livre sur la télé : l'exemple du "monde selon Monsanto"
par
alasource
le jeu 17 avr 2008 11:57 CEST | Lien permanent
Commentaires
Re: La supériorité du livre sur la télé : l'exemple du "monde selon Monsanto"
par
Tom Roud
le jeu 17 avr 2008 13:26 CEST | Lien permanent
J'aime bien aussi cet passage dans la critique de l'Afis :
"N’est pas mentionnée (...) l’analyse de Bellon et Berthaud (23) montrant que ce n’est pas la présence d’un transgène qui nuirait à la biodiversité du maïs dans ce pays mais l’abandon des pratiques de sélection traditionnelle des fermiers paysans." Si la biodiversité baisse, c'est la faute des fermiers, donc on peut passer aux OGM, c'est ça ? L'inconvénient des OGM, c'est aussi justement que c'est une incitation forte à ne planter qu'un type de semence, donc de fait réduire la biodiversité (sans compter que l'emploi des OGM empêche de fait la sélection traditionnelle des fermiers). Mais il est vrai, comme disait Kourilsky, que la biodiversité n'est pas forcément un bien, puisque le SIDA fait partie de la biodiversité (bel exemple de manipulation pro OGM au passage): http://tomroud.com/2007/11/26/lu-sur-le-web/ Re: La supériorité du livre sur la télé : l'exemple du "monde selon Monsanto"
par
Enro
le jeu 17 avr 2008 14:53 CEST | Lien permanent
Article intéressant, il n'est en effet pas difficile de croire que le livre est plus fourni et argumenté que le film. Mais en procédant ainsi, MM Robin n'a pas facilité la tâche de celui qui voudrait critiquer son travail. Et faire du "bruit" grâce à un film (financé, je le rappelle, par le Québec, la France et l'Allemagne) tout en présentant ses arguments approfondis dans un livre, ça n'a pas le mérite de présenter des arguments clairs.
Sinon, à propos du côté subjectif de l'équivalence en substance, il serait osé de dire que "c'est une révélation forte de l'enquête de Robin". Certes elle en fait un argument massue et fait "avouer" des huiles mais cet article de "Nature" ne disait-il pas déjà la même chose en 1999 ? http://dx.doi.org/10.1038/44006 Re: Re: La supériorité du livre sur la télé : l'exemple du "monde selon Monsanto"
par
alasource
le jeu 17 avr 2008 16:48 CEST | Lien permanent
Comme on dit chez les journalistes, "un scoop c'est une info qu'on a oublié !" (je dis ça par rapport à l'argument d'Enro sur l'équivalence en substance...
Re: Re: Re: La supériorité du livre sur la télé : l'exemple du "monde selon Monsanto"
par
Enro
le jeu 17 avr 2008 17:41 CEST | Lien permanent
En ce cas, je veux bien lui accorder le scoop ! ;-)
Re: La supériorité du livre sur la télé : l'exemple du "monde selon Monsanto"
par
GFP
le mar 04 nov 2008 00:03 CET | Lien permanent
Je viens de tomber sur cette page un peu par hasard. En fait il y a pas mal d'erreurs (pour ne pas dire mensonges) qui ont été relévés sur les extraits du livre publiés par l'auteure sur son blog. Quand on visite son blog on se rend bien compte qu'elle ne distingue pas une info d'un hoax.
Pour l'évaluation des OGM les experts ont accès aux données brutes des études. Pour le suicide des paysans indiens il y a une étude intéressante qui est sortie récement. Vous la trouverez dans les commentaires qui sont dispos sur ce blog (qui n'a malheureusement jamais été fini) à la fin de l'article qui traite du coton. shttp://lemondeselonmmerobin.blog4ever.com/blog/article-195422.html . Il en ressort qu'il n'y a pas de relation entre le taux de suicide et la culture du coton bt. Rétroliens
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