Pour ses 50 ans, le plus prestigieux centre français de mathématiques, l'IHES, lance une seconde campagne de levée de fonds. En même temps, la dernière médaille Fields française, Wendelin Werner, critique l'évolution de la recherche française...


L'IHES est un centre de recherche assez particulier qui a vu passer ou rester la plupart des médailles Fields françaises et autres (signalons la sortie d'un beau livre de portraits de ces chercheurs, Les Déchiffreurs, chez Belin ). Le financement est environ à moitié publique. Le reste est donc privé. En 2001-2004, une première campagne avait permis de lever onze millions d'euros auprès d'entreprises (dont Schlumberger, Saint-Gobain ou Areva). Cette fois, l'institut vise presque le double, soit 20 millions d'euros. Si il y parvient, ce sera grosso modo un vingtième du capital de l'Institut for Advanced Studies de Princeton, la référence mondiale... L'argent financera essentiellement.des Ecoles d'été et l'accueil de visiteurs étrangers.
L'intérêt de la présentation à la presse de cette campagne le 27 mars a été de saisir quelques différences entre l'Europe et les Etats-Unis concernant cette activité nouvelle de recherche de fonds. Des enseignements à méditer au moment où des Grandes Ecoles ou les universités (via la nouvelle loi LRU) vont se lancer.

D'abord, la question culturelle. "En Europe il n'y a pas de tradition philanthropique comme aux Etats-Unis pour financer la recherche. C'est donc plus une questions d'habitude que de fiscalité", explique Andrew Gould de Schlumberger.
"C'est vraiment un problème culturel. En Europe nous croyons dans l'héritage, pas aux Etats-Unis", complète un de ses collègues à la tribune. Un américain dans le public souligne que "dans les universités américaines quand les étudiants sortent, on leur demande de l'argent". A la tribune quelqu'un d'autre fait remarquer que dans les activités de mécénat, la recherche fondamentale arrive loin derrière la culture, la recherche médicale ou le caritatif. "On donne plus facilement au téléthon qu'à l'IHES", résume un de ses collègues.
Une autre différence soulignée par André Lévy-Lang (ancien de Paribas) est qu'"en France, les donateurs, contrairement aux Etats-Unis, ont un peu peur de ne pas comprendre ce que devient l'argent. Les dons ont donc un impact sur la gouvernance". Visiblement aux Etats-Unis, les donateurs "interviennent" dans cette gouvernance (mais sans "piloter" directement les recherches).
Ensuite, il y a aussi une part de responsabilité des patrons. Jean-Louis Beffa de Saint-Gobain souligne ainsi. "Les gens doivent comprendre qu'il est de leur responsabilité de soutenir la recherche. L'Etat ne doit pas tout faire !". La fiscalité serait alors un signal appelant à cette responsabilité.
Enfin, dernier enseignement, comment convaincre ? "Il faut arriver à susciter une motivation personnelle chez un dirigeant d'entreprises. En fait ce sont les patrons qui vont penser que c'est bien ou non de faire un don (au nom de leur entreprise)", explique Philippe Lagayette de JP Morgan-France. Le relationnel et le réseau sont donc nécessaires. Et de belles plaquettes aussi ! "Il faut parfois prendre les chefs d'entreprises en étau entre plusieurs "missionnaires"", précise en off un spécialiste. Preuve que nous partons de loin, l'IHES, pour sa première campagne, avait recruté un spécialiste américain de la recherche de fonds...

Coïncidence, le lendemain, Wendelin Werner, le dernier médaillé Fields français critique sur son nouveau blog les dérives managériales de la recherche, en particulier...les levées de fond ! Il détaille pas mal les changements en cours et l'avenir l'inquiète... Dommage que sur Mediapart on n'a pas le droit de commenter si on n'est pas abonné payant (ou alors j'suis pas doué) !?!

Et pour finir dans cette veine, je conseille la lecture de "A vos marques...prêts..cherchez" d'Isabelle Bruno (édition du Croquant). Il y est conté comment les méthodes managériales dites du benchmarking (comparaison et chiffrage) ont permis aux systèmes de recherche européens de converger et de transformer les chercheurs en chercheurs-entrepreneurs. Et tout ça sans directive européenne, sans malfaisant projet de la Commission. Tout simplement parce que personne n'ayant envie d'être le mauvais élève de la classe, chacun s'efforce de suivre les meilleurs et en particuliers leurs méthodes. Malin, non ?

P.S : lisez aussi le second post de Wendelin Werner dans lequel il raconte ses déboires avec Mediapart à propos du titre de SON blog !