Quelque chose me tourne pas rond au royaume de la finance. Par curiosité pour Sciences et Avenir, je m'étais demandé ce que des spécialistes de la modélisation financière auraient à me dire sur la crise financière et le rôle des modèles dans cette crise. Je n'ai pas été déçu (lire la petite actualité).
En complément de cette actualité, je rajoute ici quelques idées supplémentaires. Histoire d'égratigner un peu plus le portrait inquiétant du monde de la finance.
En résumé, les modèles mathématiques sont un des maillons de la crise. Leur utilisation témoigne au minimum d'un déficit de communication entre financiers et mathématiciens. Les hypothèses qu'ils contiennent sous-estiment intrinsèquement les risques et leurs conditions d'utilisation sont soit mal connues, soit cachée sous le tapis. Rien ne garantit que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. D'ailleurs pour mémoire, rappelons que les financiers ont inventé les "options". Puis les matheux, les fameux Black et Scholes en tête, ont fourni les outils pour se couvrir sur ces marchés. Et à ce moment là, ces marchés explosent et...s'écroulent comme en 1987.
J'ajoute donc les points suivants, anonymes.
"Les gens ne connaissent pas bien les produits qu'ils créent". C'est-à-dire que les mécanismes qui fixent les prix de ces produits ne sont pas connus. En gros c'est la différence entre une approche de physiciens, hypothetico-déductive, et celle d'un matheux de la finance (ajuster les paramètres d'une équation pour reproduire une réalité). Le premier essaie de trouver des lois phénoménologiques.
"Le roi est nu. Certains font des maths pour faire des maths. Ils piochent dans la boîte à outils, fabriquent de nouveaux outils et les vendent".
"Les modélisateurs sont comme les médecins qui discutent d'une intervention sur un cas atypique. Il faut bien faire un choix... et décider parfois sans être sûr".
"On manquait de recul historique sur ces produits pour bien paramétrer les modèles"
"Les bons modèles sont aussi ceux qui "tournent" vite sur les ordinateurs, quitte à simplifier les hypothèses. Un meilleur modèle calculant trop lentement ferait diminuer le volume des transactions".
"Les agences de notation ont attribué les mêmes critères de notation à ces nouveaux produits (les subprimes et compagnie) qu'à de bonnes vieilles et solides obligations, sous-estimant donc les risques". Ces notes sont les fameux AAAAAAA (rien à voir avec l'andouillette), que les opérateurs suivent aveuglément. Bref, on met les notes comme on peut...
"Ca marche tant qu'on est sur les rails, mais quand ça déraille ça marche plus"(?!?). C'est en substance ce que Nicole El Karoui avoue au Monde (daté du 29 mars) : "les mathématiciens auraient peut être dû mieux préciser que leurs modèles étaient frustes". On rêve ! En plus cette interview est censée défendre sa paroisse ! Cela donne en titre, "les maths sont un maillon de la crise, mais pas décisif". Circulez, il n'y a rien à voir... Visiblement le débat sur la responsabilité sociale des scientifiques qui agite de plus en plus la biologie ou les nanosciences, n'a pas encore atteint les rivages des maths appliquées à la finance.
Tout ceci devrait détruire à jamais l'image rationnelle, technicienne, rigoureuse des marchés financiers. Mais non ! C'est loin d'être le premier avertissement et pourtant rien ne change. Ajoutons à cela que depuis des mois, les banquiers ne cessent de dire qu'ils ne savent pas combien ils vont perdre !?! Sans cesse les estimations sont revues à la hausse. Je n'ose imaginer les réformes qui seraient exigées si un système éducatif, hospitalier, judiciaire ou de transport faisait autant de bêtises... Là, rien.
Terminons justement sur un contraste saisissant entre deux positions sur le "que faire". D'un côté celle de l'économiste Frédéric Lordon, résumée par exemple dans l'Humanité du 21 mars (ou dans ses nombreux articles dans le Monde Diplomatique : février 2007 , septembre 2007, mars 2008). De l'autre, un dossier du Monde du même jour.
Le Monde propose, comme la plupart de ses confrères, grosso modo que les Etats reprennent des créances, ou renationalise des banques, ou encore fassent baisser les taux d'intérêts. Bien sûr il faudrait aussi revoir les "normes prudentielles" ou mieux contrôler les agences de notation... Bref un joli rideau de fumée (à chaque crise c'est ce qui est servi).
Lordon au contraire préfère s'attaquer aux causes, c'est-à-dire inventer des mécanismes forts pour empêcher la formation des bulles et compagnie (taxe Tobin, taux d'intérêts différents entre économie réelle et agents financiers, plafond de rémunération des actionnaires...). Entre les deux, il y a des chercheurs (physiciens !) qui plaident pour une compréhension fine, juqu'à l'échelle d'un opérateur, pour proposer des lois de régulations.
Mais gageons que tout ceci ne sera pas discuté. On préférera continuer à mettre cette crise (ou celle de la Société Générale) sur le compte de la "folie" ou de "l'immoralité" des marchés...
P.S : petits conseils de lecture :
Le Hors-série d'Alternatives économiques sur la finance (décembre 2007)
Le dernier (?) Hors-série de Tangente (un magazine grand public de vulgarisation des mathématiques) sur les maths financières
|
||||
|
Catégories
Articles récents
Rechercher
|
Lundi 7 Avril
par
alasource
le lun 07 avr 2008 15:04 CEST
|
Ce mois-ci
A visiter aussi
|
||
|
|
||||