Quatre livres reviennent sur les raisons de la catastrophe de l'usine toulousaine. Lequel choisir ?

Que s'est-il donc passé le 21 septembre 2001 dans le hangar 221 de l'usine chimique AZF ?
Alors que le procès vient de commencer quatre livres* réfutent le scénario retenu par les experts judiciaires avec les mêmes arguments physico-chimiques. Ce qui est pratique pour résumer leur point de vue (et ce qui sera jugé suspect par les experts attaqués...)

En substance, le nitrate d'ammonium (qui sert notamment pour des engrais) n'explose pas facilement. Incendies, détonations, milieux confinés, ou mélange avec du fuel sont nécessaires si l'on en croit les autres épisodes historiques catastrophiques ou terroristes.
Le scénario retenu apparaît donc aux auteurs assez improbable. Il fait appel à un "sandwich" chimique : une couche de nitrate d'ammonium assez humide ; un peu de dérivé chloré (qui sert dans les piscines pour désinfecter et qui est aussi fabriqué à AZF) ; puis à nouveau un peu de nitrate d'ammonium. Mais tout ne doit pas être versé en même temps... Or selon tous ces auteurs, les produits étaient plutôt secs et l'enquête n'a pas démontré que dérivé chloré et nitrate ont pu se retrouver mélanger ensemble. Enfin, l'explosion aurait eu lieu à une extrémité du hangar alors que le tas semble avoir détonné plus au centre... Sans compter que tous les essais menés par les experts n'ont pas toujours été aussi explosifs.

Conclusion unanime de ces livres : il s'est passé autre chose. Alors à chacun, sa propre version.

Dissy évoque le double effet d'une surpression de canalisation d'eau sous le tas du hangar et d'un court-circuit électrique.
Pour Hériot et Tirat un phénomène chimique d'"explosion de vapeur non confinée" serait à l'origine de l'explosion. Un gaz serait parti de l'usine voisine de la Snpe de l'autre côté de la rivière pour se retrouver dans une cheminée d'AZF qui explosera et par effet domino fera sauter le hangar lui aussi pollué par le premier gaz (je vous rassure c'est mieux expliqué dans le livre).
Pour d'Alessandro un court-circuit malheureux (et un défaut sur un transformateur) serait la cause.
Mennessier ne propose pas vraiment d'alternative mais réfute les propositions de ces confrères. Il est le seul à contester qu'il y ait eu deux explosions, ce qui est nécessaire pour les autres scénarios... Il s'en remet pour cela à des reconstitutions sismiques et électriques conduites pour l'enquête. Mais comme il s'est par ailleurs moqué de ce genre de reconstitutions pour la partie "chimique", cela laisse un peu de marge d'interprétations à ces "adversaires".

Evidemment, pour le lecteur non spécialiste, les démonstrations ont l'air tout autant sérieuses(ma préférence va à la thèse de D'Alessandro si on applique les préceptes du rasoir d'Ockham...). On rêverait d'une confrontation entre ces cinq auteurs qui se balanceraient formules mathématiques, tracé sismographique, relevés électriques, photos... !

Pointons tout de même un autre point commun et négatif de ces ouvrages. Ils peinent tous à mesurer les conséquences de leur scénario. Volontaire ou non l'explosion cache des intérêts : malveillance de qui ? erreur de qui ? Les auteurs sont assez peu prolixes sur Total, la Snpe ou "l'Etat" (si ce n'est pour dire qu'"on" nous cache quelque chose). Ils évoquent (pas tous) des hélicoptères, des missiles, des gens louches... sans vraiment aller jusqu'au bout de leur raisonnement. L'impression finale est donc à chaque fois plutôt désagréable.

Pour conclure, quelques remarques rapides sur les particularités de chacun.
Le plus précis et documenté est celui de Hériot et Tirat. Jusqu'à l'indigestion, le lecteur découvrira des témoignages sur le contexte "terroriste", sur la double explosion, sur le déroulé des essais des experts... C'est parfois un peu trop. Leur "nuage" fait un peu deus ex machina aussi.

Le plus romanesque est celui de D'Alessandro(**). Normal, c'est un journaliste de documentaire télé. L'avantage est que son texte est le plus fluide ; le défaut est que c'est un peu larmoyant. Son hypothèse est la plus simple et il semble avoir des éléments que les autres (sauf Dissy ?) n'avaient pas sur le réseau électrique. Malheureusement, les explications techniques finales sont peu claires.

Le plus malin est celui de Dissy car en annexe on a les plans qui manquent dans les autres pour repérer les deux usines, les lignes électriques, la configuration du sas... L'écriture est cependant la moins enlevée des quatre avec quelques répétitions et une construction pas évidente à suivre.

Le dernier est, en un sens, le meilleur. Aussi efficace que les autres sur la réfutation de la thèse officielle, ou sur les critiques de l'enquête, son défaut est de ne pas proposer d'alternative... Il reconnaît aussi que tout un tas de trucs bizarres se sont passés avant l'explosion. Mais le lecteur ne saura pas à quoi les rattacher. En outre, sans le dire explicitement, c'est sans doute celui qui croit le plus à l'attentat. Ce qui lui a valu quelques soucis avec ses confrères et ce qui vaut quelques pages assez percutantes en forme de règlement de compte !


*Un silence d’Etat, Marc Mennessier, Seuil, 275 pages, 20 euros

L’enquête assassinée, Franck Hériot et Jean-Christian Tirat, Plon, 305 pages,22 euros

Une vérité foudroyante, Guillaume d'Alessandro, Jean-Claude Gawsewitch, 205 pages, 16,90 euros

AZF l’enquête secrète, Daniel Dissy, 226 pages, 19 euros

**J'ai travaillé avec ce journaliste pour un article sur l'uranium appauvri il y a plus de six ans. Et c'est tout.