Critique d'un nouvel échec littéraire d'utiliser la science à des fins romanesques.

Après des tentatives décevantes en maths (ici et ), en biologie ou en physique, l'informatique a inspiré un thriller récent.

Le roman a gardé son titre allemand, das System (pourquoi ?), et a été écrit par Karl Olsberg, un entrepreneur dans le domaine de l'informatique. La quatrième de couverture précise que c'est un best-seller en Allemagne et qu'une adaptation cinématographique est en cours. Pourquoi un tel succès !?! L'intrigue est plutôt mince. Une entreprise de logiciel a crée une intelligence artificielle distribuée sur le réseau internet et dont elle va perdre le contrôle. Le virus deviendra plus intelligent que ses créateurs dont elle souhaite la perte. Brrrrr. Je manque de culture mais ça m'étonnerait bien que ce soit une idée très originale (*).

L'ensemble est assez scolaire. L'auteur enchaîne les scènes avec l'entrain d'un bon élève voulant impressionner son prof en n'omettant aucune des choses qu'il a apprises. Donc, un peu d'intelligence artificielle, de Turing, de logiciel distribué, de pare-feux et autres antivirus... Ajoutons un peu de business, de capital-risque et le côté obscur, hacker, pirates, informaticien autiste... Complétons par des policiers tantôt stupides, tantôt bien inspirés. Glissons aussi un soupçon de réflexions philosophiques sur ces machines qui comme le vivant peuvent évoluer. Surtout ne secouons pas afin que tout reste bien en place ! Le résultat est donc fade. Même les descriptions des pannes liées à l'informatique (forcément il y en a un paquet !) ne fait pas sourire : la circulation routière est perturbée ; les relevés de comptes bancaires sont erronés ; le trafic aérien perd la boule... Quelles idées !

Signalons tout de même deux petites idées originales. Le cerveau numérique malfaisant arrive à tuer l'un de ceux qui voulaient le détruire, en le secouant dans un ascenseur jusqu'à ce que mort s'en suive. La station spatiale ISS est aussi atteinte par le virus ; le bras mobile devenant fou et tuant l'un des occupants.
Je passe aussi sur la conclusion qui relève du niveau zéro de la réflexion sur la technoscience...

Cela ne mobilise donc pas trop le cerveau du lecteur qui peut donc penser à autre chose. Ce qui fut mon cas. Cette déception m'en rappela deux autres à propos d'informatique. D'une part, elle est un deus ex machina particulièrement facile à utiliser et les auteurs en abusent. D'autre part, les explications sont pédagogiquement largement insuffisantes et c'est dangereux !
Comme d'autres (par exemple le syndrome Copernic de Henri Loevenbruck ou Sous les vents de Neptune de Fred Vargas (pas sûr que ce soit celui-là en fait)), l'auteur part du principe que l'informatique peut tout. Le pauvre héros est ainsi toujours repéré par son téléphone, une caméra ou des micros. Le virus ne connaît aucune barrière : militaire, spatial, bancaire, télécommunication. Peu importe que les machines et les réseaux puissent être différents. Les mots de passe sont enfantins quand il faut ; incassables..quand il faut. L'antivirus est mis au point rapidement alors que la puissance du virus semble diabolique... Tout cela nuit au suspens car à tout moment, du chapeau peut sortir un petit démon informatique qui décoincera l'intrigue. Tout devient trop facile... En fait malgré son côté froid, technologique et logique, l'informatique romanesque devient une sorte de magie.

Cela amène au second point qui concerne en fait la vulgarisation/pédagogie de l'informatique dans la presse (ou dans le roman mais l'on peut dire que l'auteur n'est pas là pour expliquer). Combien de fois n'a-t-on lu que les pirates étaient "passés" par l'imprimante, qu'un virus avait volé les numéros de cartes bancaires, que les défenses avaient été contournées... ? Ces images sont belles et permettent de décrire ce qui s'est passé mais pas de le comprendre. Or les virus ne sont que des petits bouts de code informatique, des instructions sans vie. Que se passe-t-il vraiment dans les machines et sur les réseaux ? Voilà des points qu'il faudrait éclaircir, au même niveau que les explications en biologie, physique ou maths. Pour avoir tenter de le faire et avoir un tantinet échoué (selon moi) (dans un article de juillet 2004), je mesure à quel point cela peut être compliqué. Or si l'on ne veut pas devenir dépendant des machines et/ou céder à la pensée magique, il va falloir faire plus d'efforts !
C'est une autre histoire mais c'est un peu pareil avec les téléphones portables. Des gens l'utilisent depuis dix ans, et, suite aux polémiques, ils n'apprennent que maintenant les notions de fréquences, champs électriques, rôle de la distance, échauffement par micronde... ("Ah, le wifi ça marche tout le temps ?" ; "Ah les odes passent pas sous terre ?", "Ah si j'enferme mon portable dans l'alu il ne marche plus ?")

L'actuelle crise financière nous montre aussi à quel point une vulgarisation déficiente, cédant à la facilité peut être "dangereuse". Avant la crise, les commentateurs/vulgarisateurs (journalistes, donc) expliquaient les hauts et bas de l'économie comme relevant de forces "naturelles" et "évidentes". Ils usaient d'images empruntées à la météo ou à la gestion pépère d'un ménage ou au mariage/divorce... Ils laissaient de côté les normes comptables, les mécanismes de notation, les techniques de "levier", les modèles de risque... Et après la crise, panique !, ils découvrent qu'ils ignoraient la plupart de ce qu'ils croyaient avoir compris ; d'où les assauts de pédagogie des mois de crise de la fin 2008. Or, tout bon adhérent d'ATTAC ou lecteur d'Alternatives économiques (par exemple) connaissait ces rouages ô combien importants de la mécanique financière. Bref, s'il y avait moins de paresse, il y aurait peut être moins d'accidents.
Si l'on continue à nous parler du web, de l'informatique, des ordinateurs comme à des enfants, nous courrons à la catastrophe... Une éducation à l'informatique s'impose, non pas pour apprendre aux gens à se servir de Word ou de Firefox, mais pour qu'ils comprennent ce qu'il y a derrière un réseau, un logiciel... C'est un argument supplémentaire pour les logiciels libres car :
- étant ouverts ils aident à la compréhension
- étant multiples, ils permettent de s'attacher à une fonction et non pas à un produit
- ses promoteurs étant souvent "contestataires", ils ont l'esprit rebelle qui convient à la vigilance.

(*)La proie de Michael Crichton est mieux réussie dans le style. Là, non seulement il y a une intelligence artificielle performante mais en plus elle se matérialise grâce aux nanotechnologies. C'est trop fort !